ARTURO SCHWARZ : Souvenir d’Endre Rozsda

J’ai connu Endre Rozsda au début des années soixante, ce fut André Breton qui me conseilla d’aller trouver « ce jeune hongrois possédant la clef d’un monde merveilleux ».

 

Je me souviens exactement de ses paroles parce que, pour André, le terme merveilleux avait une connotation très particulière.

 

Ce fut ma bonne amie Simone Collinet, la première femme d’André et propriétaire de la Galerie Furstenberg qui m’accompagna au studio de Rozsda. Je fus aussitôt captivé par sa personnalité : il était plutôt timide et réservé, mais pleinement conscient de l’importance de son travail.

Il finit par s’ouvrir en ma présence, il dit : « Je voudrais que celui qui regarde mes tableaux retrouve les yeux vierges de l’enfant et se donne le temps de contempler mes images, je voudrais qu’il trouve le sentier conduisant au monde que je cherche à évoquer, je voudrais enfin qu’il puisse se promener à l’intérieur de mes peintures ». Je me suis rappelé les vers d’un poète pré-élisabéthain : « Qu’est-ce-que c’est que cette vie si, à tant s'inquiéter / Il n'est de temps pour s'arrêter et contempler? ». Voyant ces œuvres au mur, je me suis rendu compte que Breton n’avait pas exagéré : je me trouvai réellement dans un monde autre, dans lequel amour et désespoir, vie et mort, nuit et jour semblaient transcender vers une réalité iconique dont la dimension était celle du merveille. [Suite à] sa première rétrospective à Budapest, il m’a écrit le 23 juin 1999: « L’exposition a eu un grand succès. J’y étais, j’ai vécu des moments très forts. En particulier lors de ma rencontre avec Péter Esterházy qui a rédigé l’introduction. C’est une personne extraordinaire, sa façon de jouer avec les mots ressemble à mes jeux ».

Je souhaite conclure cette brève réminiscence en citant ce que Breton avait écrit en 1957 á propos d’Endre. Se souvenant d’un message de Gyula Illyés en rapport avec la révolution hongroise de 1956, Breton se disait avide de « savoir de quoi cette liberté resurgie à l’état naissant a pu être pétrie », en ajoutant : « on a la chance de le découvrir dans l’œuvre de Rozsda, accomplie clandestinement au cours de ces dernières années : la bonne fortune a voulu qu’elle pût le suivre dans son exil. Voici le haut exemple de ce qu’il fallait cacher si l’on voulait subsister, mais aussi de ce qu’il fallait arracher de nécessité intérieure à la pire des contraintes. Ici se mesurent les forces de la mort et de l’amour : la plus irrésistible échappée se cherche de toutes parts sous le magma des feuilles virées au noir et des ailes détruites, afin que la nature et l’esprit se rénovent par le plus luxueux des sacrifices, celui que pour naître exige le printemps. »

Merci Endre de nous rappeler que la vie, malgré tout, peut aussi être merveilleuse quand on aime et quand on est aimé.

Arturo Schwarz à l'exposition « L’œil en fête », Rome (2004)

 

 

Arturo Schwarz, né en 1924 en Égypte, est un historien de l’art, essayiste, poète et maître de conférences. Il est l’auteur de monographies classiques telles que celles sur Breton, Marcel Duchamp, Man Ray et Mordecai Ardon, ainsi que d’essais sur le dadaisme, le surréalisme, la kabbale, le tantrisme, l’alchimie, l’art préhistorique et l’art tribal. En avril 1952, il fonde une maison d’édition et obtient rapidement une considérable renommée pour la publication de monographies analysant le climat culturel d’après-guerre, de recueils de poèmes, ainsi que de textes d’auteurs célèbres mais à l’époque encore pratiquement non publiés en Italie. À partir de 1954, d’abord au sein de sa librairie puis, de 1961, lorsque la librairie devient la Galleria Schwarz, il organise une série d’expositions consacrées à des artistes chefs-de-file du courants de l’avant-garde historique, ainsi qu’à certains des artistes contemporains majeurs ; à maintes occasions, ces événements étaient les premières possibilités d’exposition en Italie de ces artistes. Schwarz ferma sa galerie en 1975 pour se consacrer à l’écriture et à l’enseignement. Il a organisé de nombreuses expositions parmi quelques unes des plus importantes sont Cinquant’anni a Dada (1966); Marcel Duchamp (avec Yona Fischer, 1971, 1972); Arte e Alchimia à la XLIIe Biennale de Venise (1986); I Surrealisti (1989, 1990).