FRANÇOISE GILOT : Images d'une amitié

En 1938, le peintre hongrois Endre Rozsda vint s'installer à Paris où il partagea un atelier 11 bis, rue Schoelcher avec un ami, le scutpteur Barta Lajos. lls passèrent l'été 1939 à Douarnenez, en Bretagne. Rozsda y rencontra un couple d'amateurs de peinture moderne qui acquirent deux de ses marines abstraites d'une facture très fluide où le lyrisme dynamique régentait forme, lumière et couleur.

Le 1er septembre, je rejoignis ma mère à Douarnenez, où nous avions une maison de vacances. Notre premier soin fut de rendre visite à ce couple d'amis, le 3 septembre, jour initial de la seconde guerre mondiale.

En dépit des événements dramatiques, je remarquai la présence de deux nouveaux tableaux sur les murs de la salle à manger. Nos amis se répandirent en commentaires admiratifs quant au talent de ce jeune artiste âgé de vingt-cinq ans, qui ressemlblait à un Christ byzantin et qui fort excentriquement selon eux, ne portait que des chemises roses, des cardigans vert pomme et des pantalons de velours côtelé résèda.

Il fut decide que nos amis organiseraient un déjeuner pour notre 

rencontre et qu'ensuite nous irions tous jusqu'à la pointe du Raz. Cet

éperon rocheux battu par les vents, ces falaises de granit assaillies

de vagues aux gerbes tourmentées avaient ce jour-là quelque chose

de fatidique, c'était la fin de la terre, l'imago même de la tragédie

qui déferlait sur nous, c'était mémorable.

Aussi, lorsque je rencontrai de nouveau Endre Rozsda au vernissage

du Salon des Tuileries au printemps 1941, je n'eus aucun mal à le

reconnaître et à venir le saluer. Lui se demandait qui était l'étrange

jeune fille sophistiquée, tout habillée de blanc, les lèvres et les yeux

fardés d'or, qui s'avancait vers lui avec un sourire radieux. Je lui

rappelai que j'étais l'adolescente aux  nattes en couronne entrevue

en septembre 1939.

De ce jour commenca une amitié indéfectible. Presque journellement,

j'allais peindre à son atelier le matin et l'après-midi, il faisait des

portraits de moi. Pour cela, je devais me percher sur une chaise

montée sur une caisse elle-même placée sur une table, équilibre

précaire qui ne me permettait d'apercevoir ni l'artiste ni sa toile, mais je pouvais voir sa main éloquente au poignet souple maniant le pinceau en mille voltes et arabesques. Endre Rozsda, pendant ces séances, parlait, évoquant les ombres claires chères à Velàzquez, ou s'exhortant à ne pas briser la coque d'un visage ovale comme un œuf. Son francais était alors très approximatif, il marmonnait souvent : « vous avez grands... les yeux », en roulant les « r », ce qui avait le don de me faire rire et je risquais à tout moment de tomber de mon échafaudage. Pourtant, l'époque pretait de moins en moins à rire, et l'existence d'Endre et de son ami Barta était devenue clandestine. Finalement, tous deux se décidèrent à rentrer à Budapest en mars 1943. Désolée, je les accompagnai à la gare de l'Est et vis le train partir, pensant ne jamais les revoir.

En 1946, j'appris que Rozsda et son ami avaient survécu. Dès lors, une correspondance épistolaire s'établit entre nous et elle se poursuivit jusqu'aux événements de la fin 1956 à Budapest. En janvier 1957, Rozsda revint à Paris. J'étais à la gare de l'Est pour l'accueillir. Entre-temps, il avait été oublié en France et il dut tout reconstruire peu à peu. L'amitié d'Andre Breton, de Simone Collinet, directrice de la galerie Furstenberg, et de Raymond Queneau lui fut précieuse.

Dans sa vie, dans son œuvre, il avait souffert, il avait subi bien des tourments, mais il sut toujours éviter l'amertume. Plus que jamais, il évolua au rythme de son rêve intérieur. Son œuvre est solitaire et peut-être difficile d'accès. Non pas une tour d'ivoire mais plutôt une tour d'arc-en-ciel, car la magie de la couleur est chez lui totale. L'enfermement relatif est lié à sa quête au pays de la mémoire, lui qui ne fut jamais oublieux du vert paradis des amours enfantines. Soigneusement caché, le culte de sa mère transparaît cependant dans une nostalgie mélancolique, une douleur sans adieu pleure sur la toile malgré l'exaltation d'une lumière transcendante.

New York, 17 mars 2001

Françoise Gilot par Endre Rozsda (1941) 

Françoise Gilot et Endre Rozsda au jardin du Luxembourg (vers 1965)