FRANÇOISE GILOT : Un peintre pour les peintres

2013 sera la célébration du centenaire de la naissance d’Endre Rozsda, date difficile à concevoir puisque pour moi la jeunesse intemporelle de son imagination reste à jamais présente et son lyrisme pictural ne fait que commencer à atteindre le public des amaterus d’art. Ce n’est que suite à sa mort qu’Endre Rozsda, le peintre franco-hongrois, s’est enfin vu attribuer la reconnaissance et la réputation qu’il méritait.

 

Endre Rozsda, tel Max Ernst, mais par des voies tout autres, est d’abord un artiste pour les artistes, c’est dire qu’avant de rayonner pour le public, ses toiles et le mystère qu’elles protègent ont besoin d’être déchiffrées par d’autres créateurs attentifs aux confidences d’un novateur plus qu’aux cris des bateleurs sur la voie publique.

 

Qu’il s’agisse d’Árpád Szenes, de Vieira da Silva, du sculpteur István Hajdu, du poète André Breton ou de moi-même, ce fut notre privilège de l’entourer de l’attention et de la compréhension nécessaire à un dialogue soutenu. Dans mon cas, il s’agit d’une amitié de presque toute une vie à partir d’une rencontre initiale en Bretagne en 1939 dans les premiers jours de la deuxième Guerre mondiale. Par la suite, j’eus l’occasion de commencer la peinture à l’huile dans son atelier de la rue Schoelcher et malgré les longues absences dues au déroulement chaotique de l’histoire du vingtième siècle, nous avons réussi à maintenir une communication artistique sans rupture et une amitié sans faille.

Sur les premières œuvres de Rozsda, l’on discerne d’abord ses traits

de pinceaux caractéristiques. Sa touche déliée se colore de plus en

plus, se libère et s’élargit de 1934 à 1939, présentant une certaine

affinité envers l’expressionisme Allemand.

C’est une période d’expansion à laquelle succède d’abord en 1940

une inquiétude exprimée à travers des portraits, le sien ou les deux

faits de moi précèdant de peu une véritable « descente aux enfers » :

des images saturées de couleurs incandescentes et sombres, reflets de

son angoisse existentielle et du drame historique qui l’entoure.

 

En 1943, il retourne à Budapest et assez vite malgré les difficultés

des temps, sa peinture renaît en quelque sorte, plus éthérée, plus

sublimée, plus musicale et dégagée des maîtres sous les auspices de

Béla Bartók.

Autant dans la première phase de 1934 à 1942, le sujet était

envisagé en vraie grandeur, vu de près et comme à bout portant,

autant à partir de 1944 et surtout de 1946, les formes échappent à

tout contexte naturaliste. Elles s’allègent et s’envolent, happées dans

un tourbillon lyrique. La composition se fait fugue musicale, se délite

et s’atomise, les éléments descriptifs, s’il en reste, appartiennent à la

flore ou à la faune plutôt qu’à la figure humaine et parviennent

jusqu’à nous sous un aspect fragmentaire.

 

A partir de 1957, l’année du retour de Rozsda à Paris, l’éclatement

de l’espace Euclidien est un fait accompli et commence alors la vraie

structuration très architectonique de l’univers intérieur de l’artiste.

Selon le mot de Paul Eluard, Rozsda n’observe plus, il va

« donner à voir ». C’est à partir de ce moment que le spectateur ne

peut plus se contenter d’un regard distrait et rapide envers un univers 

de couleurs et de formes complexes qui s’entrelacent mutuellement

dans un mouvement dialectique constant.

 

Au fur et à mesure des années, le langage s’atomise, se stratifie et se développe. On pourrait même dire qu’il existe une fragmentation de l’espace sensoriel dont le remplacement progressif par un espace-temps existentiel et personnel fait certainement penser à La Recherche du Temps Perdu de Proust dans le domaine littéraire.

Dans ses œuvres tardives, le langage du peintre se stylise de plus en plus. Les formes-couleurs existent de plus en plus « en soi » et « pour soi », l’apport subjectif venu de la mémoire est mis en question hiérarchisé par des contraintes et des impératifs catégoriques de nature initiatique et métaphysique. Aux compositions semi-ouvertes des années précédentes succèdent des compositions de plus en plus fermées qui demandent plus qu’elles ne donnent à première vue. Il faut avoir la patience et la force d’en subir l’enfermement avant d’en apprécier la richesse substantive.

 

N’entre pas qui veut dans l’univers intérieur d’Endre Rozsda, il s’y trouve des fausses entrées et des fausses sorties et il faut être capable de supporter le « Huis Clos » et la mort des apparences pour rejoindre l’artiste dans une vision désormais intemporelle qu’il nous convie cependant parfois à partager. Endre Rozsda est comme la nature elle-même, il a horreur du vide et il aime à se cacher : à nous de savoir le découvir et d’entrevoir sa vérité occultée par un jeu savant de miroirs.

Chant et mort d'une écrevisse (1969)