FERENC FEJTŐ : Penser à Endre Rozsda

 

« La merveilleuse diversités des êtres et des choses », c’est ce mot du grand naturaliste Théodore Monod qui me vient à l’esprit, quand je revois les tableaux et les si beaux dessins d’Endre Rozsda, et que je me rappelle les heures passés ensemble à méditer sur la vie et sur l’art. Je me souviens qu’il m’a dit un jour que les peintres qui lui sont le plus proches sont les peintres du bonheur et de l’harmonie. Je vois Rozsda sourire au monde, heureux de vivre, de peindre, et de parler de son art. Il possédait l’arme la plus efficace pour chasser les chimères et les cauchemars qui hantaient ses contemporains : son sens de l’humour. Phénomène rare à notre époque de tourments et d’inquiétude : il ne se laissait pas perturber par les violences du siècle. Ses nombreux amis en témoignent, il était extraordinairement doux et compréhensif. Rien n’était plus loin de lui que l’expressionisme avec ses angoisses, ses cris de douleur, et son misérabilisme. En même temps, il était ferme dans son dessein et, éternel chercheur, sûr de trouver ce qu’il cherchait.

Cette merveilleuse diversité des couleurs et des formes, cette multiplicité qu’il éprouvait tant de plaisir á organiser en unité ! Je pense que c’est dans ce sens qu’il faut interpréter la réponse que son ami, le pape du surréalisme André Breton, a donnée à la question de savoir s’il était un surréaliste. Non, a dit Breton, Rozsda n’est pas un peintre de l’école surréaliste, mais il est surréaliste dans sa conception, sa conception visionnaire, comparable à celle de son grand compatriote Csontváry dont il a reconnu avoir subi l’influence, comme d’ailleurs aussi celle du grand maître que fut Rippl-Rónai.

 

Pour comprendre la conception existentielle et picturale de Rozsda il faut souligner l’importance décisive qu’avait eue pour le jeune homme – qui eut la chance de connaître le succès dès son entrée dans la vie artistique hongroise – la rencontre avec la musique de Bartók. Il a parlé avec beaucoup d’émotion du choc qu’il a ressenti alors : « Á l’Opera de Budapest, j’ai eu une place d’où je pouvais voir les mains de Bartók. J’ai été abasourdi. Je n’aurais jamais pensé qu’après Bach, Beethoven, Mozart, Moussorgski, on pourrait encore faire de la musique. C’est alors que j’ai compris que je n’étais pas mon propre contemporain… » En fait, ce qu’il a compris c’était que le miracle de l’originalité, Bartók l’avait cherché et trouvé en lui-même. Et ce que la musique de Bartók réveillait en lui, c’était l’ambition d’être authentique, d’être lui-même.

Puis vint, avec un séjour à Paris, le Louvre, Montparnasse, Miró, Max Ernst, Tanguy. Comme pur beaucoup d’artistes, poètes et intellectuels hongrois, Paris, même ce Paris de 1938 en pleine crise morale et politique, a exercé sur Rozsda, comme il le dira, «moins une influence artistique qu’existentielle ; une influence libératrice, une stimulation pour la recherche de soi-même ».

En 1943, Rozsda retourna en Hongrie, où il passa les années éprouvantes de la guerre, de l’après-guerre, puis celles, paralysantes pour un esprit libre, du régime communiste. Ce qui est frappant chez Rozsda, c’est son refus de parler de ce qu’il a subi durant ces années sombres, avant l’insurrection hongroise de 1956 qui a permis de regagner Paris. « Tout cela a bouleversé ma vie, dit-il, c’est sûr. Mais je ne veux ni afficher ma douleur, ni présenter ma peinture à travers elle. Par surcroît, je ne crois pas non plus à la théorie selon laquelle il n’y a pas de grande œuvre sans grand chagrin. »

Je l’ai interrompu en citant un vers de Heine : Mit meinen grossen Leiden, mach ich die kleinen Lieder (« Avec mes grand chagrin, je fais les petites lieders »).

Rozsda n’avait pas eu besoin de chagrins pour faire des tableaux bariolés et de beaux dessins. Il a écarté le côté sombre de l’existence, de son existence, sa matière étant le plaisir des couleurs, de toutes couleurs, la bigarrure de la vie, qui donnaient à son art un aspect mille et une nuits. Je lui ai dit un jour qu’il était un sorcier. Peut-être un sourcier, a-t-il répondu du tac au tac. Sorcier, sourcier, en tout cas un magicien.

Un peintre qui a su être lui-même ; grand artiste, et homme généreux.

Endre Rozsda et Ferenc Fejtő